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Religion, politique, culture: quel dialogue?

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Quel espoir pour le dialogue des religions? Cette question nous invite à définir le dialogue même. Que peut-il apporter? Quelles formes doit-il prendre? Utiles en certains cas, vains en d’autres, les nombreux dialogues des cinq dernières décennies nous enseignent les acquis ou les pièges à éviter. S’interroger sur l’espoir propre au dialogue des religions relève d’une audace de prime abord peu perceptible, tant ce sujet dérange. Or, imaginer qu’il soit possible de construire un avenir meilleur en faisant abstraction des religions conduit à nier une réalité conçue par des personnes animées de croyances, de convictions et d’idéologies. Aborder les religions relève d’une nécessité, et est de notre intérêt tant pragmatique que scientifique.

Les premiers temps du dialogue interreligieux moderne, dans les années 60 et après, ont permis un apaisement entr-e des groupes qui se déchiraient depuis des siècles sur les cinq continents, au nom même de ces religions parfois. Le message fondamental consistait à reconnaître le même dans l’Autre, à déclarer la fin des hostilités entre trois religi-ons se réclamant du même Dieu unique. Or, nous mesurons le danger qu’il y a à vouloir nous reconnaître en l’Autre, ce qui nous amène à nous définir de façon réductrice; à adhérer à des formulations dites «communes», ne retenant que la quintessence de chacun et niant toute complexité. La fraternité forcée ainsi engendrée entraîne en reaction la résurgence de différences exacerbées, de peu d’intérêt pour la construction sociétale.

Aussi prônons-nous un dialogue des religions de seconde génération, fort des enseignements du passé et évitant au mieux les pièges de la fraternité fusionnelle. Avec Albert Camus, nous considérons qu’il n’y a «de dialogue possible qu’entre des gens qui restent ce qu’ils sont et qui parlent vrai», qui ne se défont ni de leurs richesses, ni de leur complexité. Cela implique une autre articulation des deux phases du dialogue des religions. Il s’agit d’énoncer les singularités de chacun, ce qui accuse les différences mais rend chacun libre de se définir. Disons-le d’emblée, cette rencontre n’implique pas d’accepter la lecture que l’autre donne de ma révélation ; elle offre à chacun son espace propre. De cette séparation posée en amont naît souvent en aval une convergence fructueuse, heureuse. De ces croyances différentes, légitimement circonscrites, émerge un élan humain vers une rencontre durable et souvent tournée vers l’autre – créé à l’image du même Dieu.

Une fondation, née en 1999 d’une volonté de paix et de rencontre, a été initiée par des hommes1 cherchant à promouvoir l’entente entre les trois grandes religions mono-théistes. Juifs, chrétiens (catholique, grec orthodoxe, protestant) musulmans (sunnite, ismaélite, shiite) ils ont imaginé un espace aussi bien rattaché au monde universitaire, par un accord de collaboration avec l’Université de Genève, que propre à une expérience unique, vivre un an de recherche à Genève. La Fondation pour la recherche et le dialogue interreligieux et interculturels s’est fixé comme l’un de ses objectifs la formation de cadres et penseurs dans un milieu aussi exigeant scientifiquement qu’innovant sur le plan de la rencontre des religions. Sans syncrétisme aucun, les chercheurs porteurs du judaïsme, du christianisme et de l’islam échangent leurs vues pendant une longue année. Cette précieuse alliance entre des modes de pensée et des transmissions de savoirs distincts forme les chercheurs, quand la vie commune des post-doctorants des trois religions les transforme. Cela a donné naissance au projet postdoctoral de la Fondation, dont ce numéro réunit pour la première fois les travaux.

Les recherches dont ils sont issus, menées au sein de la Fondation avec le soutien principal de la Levant Foundation, et celui de la Marc Rich Foundation, aspirent à contribuer à une réflexion aussi bien dans le monde universitaire qu’en la Cité, “town and gown”.

Ces articles peuvent se répartir en trois groupes. Tout d’abord, une réflexion sur l’interaction entre religions et penseurs dans l’Antiquité et au Moyen-Âge. Silvia Di Donat-o aborde les idées propres à l’œuvre d’Ibn Bajj-a, La Risalat Al-Wada, et plus particulièrement celle de l’existenc-e de «l’intellect acquis»; la relecture du texte est rendu-e possible par les traductions en d’autres langues, dont l’hébreu. Geoffrey Herman étudie l’énigmatique Yazd-gird I grâce à des sources croisées; la rencontre entre le christianisme et les croyances des prêtres sous le règne de ce souverain sassanide y est analysée, ainsi que l’ouverture du roi à l’égard des nouveaux prêtres, et les représailles des autres croyants.

Vient ensuite un volet contemporain traitant en miroir des idées reçues. Ali Çaksu s’intéresse à l’exploitation du concept de sacralité par les religions et par d’autres formes de pouvoir, laïc, politique. Andrew Wilson repense l’idée de droits humains et des rapports avec les non-croyants selon la grille de lecture de Las Casas : la relation à l’Autre, aux autres croyants (monothéistes versus indiens) ; il évoque ses divergences par rapport à Sepúlveda, mettant en exergue la vision des chercheurs contemporains, qui en font le héraut des droits humains. Mahdi Ahouie explore les idéologies messianistes et nationalistes dans les théologies politiques contemporaines du judaïsme et du shiisme, telles qu’elles ont émergé en Israël et en Iran.

Puis s’ajoute un travail d’exégèse pragmatique où Claudine Korall scrute les rapports entre le divin et les élus, examinant la cartographie des élus inattendus de la Bible hébraïque afin de mettre en évidence le dialogue entre le judaïsme biblique – plus ouvert à l’Autre – et le judaïsme rabbinique. Quant à Anne-Sylvie Boisliveau, elle décrit la place du Coran, de la révélation et des sources au prisme des hadîths de al-Bukhâri, ce qui lui permet de déduire la conception de la révélation deux siècles après la mort du prophète.

La Fondation contribue à faire émerger un savoir favorisant le dialogue des religions, afin de voir la paix s’enraciner entre les personnes et les peuples. Chacun de ces projets de recherche y concourt. Les deux premiers articles aident à comprendre l’interdépendance des savoirs. Nul n’avance dans la quête de la connaissance sans l’apport des autres, qu’il s’agisse de personnes ou de cultures. Le second volet aborde l’interconnexion entre le politique et le religieux, mettant à quatre reprises – Herman, Çaksu, Wilson, Ahouie – en exergue les angles différents de l’influence du religieux dans le politique. Quant aux derniers travaux, ils permettent de mieux saisir des concepts, qu’ils soient la révélation ou l’élection. L’Autre dans la Bible hébraïque se montre moins éloigné de nous que dans le judaïsme contemporain, aussi faut-il se libérer de cette distance et oser la rencontre. Aîné des trois grandes religions monothéistes, le judaïsme se passe souvent de ce travail d’ouverture et manque à son devoir de dialogue.

Chaque recherche, chaque avancée dans un dialogue vrai, un dialogue non réducteur, chaque pas vers l’Autre favo-rise une meilleure concorde entre les religions, les cultures, la politique et la vie de la polis.

Claudine Korall
Directrice de la Fondation pour la recherche et le
dialogue interreligieux et interculturels.

1 Les principaux fondateurs : Son Altesse feu le prince Sadruddin Aga Khan; Monsieur Jamal Daniel; Le Professeur Olivier Fatio; Feu Son Éminence Chrysostome Konstantinidis, métropolite du siège majeur d’Ephèse; Feu Son Éminence Damaskinos Papandréou, métro-polite d’Andrinople; Son Éminence Joseph Cardinal Ratzinge-r, actuellement Sa Sainteté le Pape Benoît XVI; Monsieur le Grand Rabbin René-Samuel Sirat; Son Altesse Royale le prince El Hassan bin Talal.

Membres du Conseil de la Fondation : Son Altesse Royale le prince El Hassan bin Talal (Président), Monsieur Jamal Daniel (Vice-président), Monsieur le Grand Rabbin René-Samuel Sirat (secrétaire), Maître Michel Halpérin (Trésorier), Son Éminence Emmanuel Adamakis, métropolite de France, M. Sayyed Jawad Al-Khoei, Son Excellence l’archevêque Michael L. Fitzgerald.